Mon père couleur de nuit

Étonnants classiques

Nom auteur: 

Carl Friedman

Titre 2: 

Mon père couleur de nuit

Nouveaux programmes
EAN: 
9782081385689
Prix: 
3,80 €
Nombre de pages: 
160 pages
Parution: 
24/08/2016
Description: 

« Comme il est différent, ma mère aussi est différente. Et comme ils sont différents tous les deux, nous sommes différents des enfants normaux. » Si Jochel, le père de famille, n’est pas comme les autres, c’est qu’il « a eu le camp ». Ses souvenirs de la barbarie nazie contaminent son quotidien et ses enfants deviennent les dépositaires de ces récits qu’ils ne comprennent pas toujours. Mais la jeune narratrice les traduit avec ses mots et colorie la nuit qui emprisonne encore son père. La tendresse et l’innocence parviendront-elles à le ramener à la vie ?

 

Comment vivre après la Shoah ? Et comment raconter l’une des périodes les plus sombres de notre Histoire ? Telles sont les questions que soulève ce « récit magnifique d’émotion » (Le Monde des Livres), à mi-chemin « entre Si c’est un homme de Primo Levi et le Journal d’Anne Frank » (Le Républicain lorrain).

Lecture de l’image : représenter la Shoah en bande dessinée

Corrigé des questions de la partie « Histoire des arts », p. 155-156.

 

  •  Art Spiegelman, planche de Maus, p. 6 du cahier photos de l’édition.

Description

1. Dessiné de profil, assis sur un haut tabouret à sa table à dessin, c’est l’artiste qui se figure sous la même forme que ses personnages : celle d’un homme au visage de souris.

2. Dans la partie « le temps s’envole » (« Time flies » dans sa version originale) du deuxième volume de Maus, l’auteur nous montre l’envers du décor, la fabrique de l’album. Ici le personnage dessine, par un jeu de mise en abyme, la planche que nous sommes en train de lire. Comme l’indique la précision temporelle « je me suis mis à cette planche fin février 1987 », nous nous trouvons cinq ans avant la publication du volume.

3. L’autoportrait de l’auteur est étonnant puisqu’il masque son visage. À travers la métaphore du masque, Spiegelman superpose les notions de mimétisme et de mise en abyme. Ainsi, en se dissimulant sous le masque de la souris, le personnage-auteur se fond dans son œuvre et semble signifier plus encore le caractère autobiographique et biographique de Maus.

Interprétation

1. Le lecteur est confronté ici à l’évocation de plusieurs événements qui ont marqué la vie du personnage d’Artie : le décès de son père et le passé à Auschwitz de celui-ci, sa future paternité, le nombre de victimes de la Shoah à Auschwitz en à peine huit jours, le succès « d’estime et commercial » de son œuvre, et enfin le suicide de sa mère – cette longue énumération s’achève sur la formule « Ces derniers temps je me sens déprimé. » L’humour noir exprime ici un double sentiment, à la fois celui de la tristesse liée à la mort des proches mais aussi celui de l’impuissance à exprimer pleinement ce que l’on n’a pas expérimenté soi-même. Le titre est en ce sens extrêmement signifiant. En anglais, « Time flies » joue sur l’homonymie du terme « flies » à la fois « s’envole » et « mouches ». Les mouches, omniprésentes dans la planche, peuvent alors signifier graphiquement les idées noires de l’auteur mais ne se chargent d’une dimension complète que lorsque le lecteur s’aperçoit qu’elles bourdonnent autour des cadavres qui s’amoncellent aux pieds de l’auteur. Le temps s’envole mais les mouches continuent de voler autour de la mort. La position du personnage est également un signe graphique mettant en scène l’accablement : dans trois des quatre cases, Spiegelman est représenté la tête baissée. Peut-être est-ce aussi le sentiment d’enfermement que cette planche nous amène à ressentir. Ainsi, toute la composition réduit l’univers dans lequel se situe le personnage depuis les bandes noires (évocations partielles de la forme d’une croix gammée) autour du personnage jusqu’au mirador visible derrière la fenêtre et au rideau qui évoque des barreaux verticaux. Le dessinateur semble alors évoluer dans un univers carcéral oppressant, un camp imaginaire.

2. L’ensemble du travail de Spiegelman, dans Maus, ne cesse de questionner la mémoire et la difficulté de la transmettre. Ici, c’est avant tout l’accablement du personnage qui signifie graphiquement cette difficulté. De plus, le texte des bulles semble amener le lecteur à constater avec le personnage que les évènements intimes et biographiques se mêlent à une réalité générale difficilement concevable (100 000 morts, qu’est-ce que cela représente réellement ?). La construction du récit testimonial est figurée par un moment de doute et de résignation, à part dans l’œuvre et sans cesse marqué de la négativité.

3. La dernière case, qui occupe la moitié de la page, représente le personnage-auteur complètement effondré sur sa table de travail, au pied de laquelle se distinguent des cadavres de souris, nues, figées dans la mort atroce, en tas. Au sein des bulles qui accompagnent le dessin, Spiegelman joue encore avec l’ironie et le cynisme en juxtaposant deux paroles et deux points de vue. D’abord, c’est le personnage qui exprime une profonde tristesse née du suicide de sa mère, du succès au goût amer de son œuvre et de l’accablement qui en résulte. Puis, provenant du hors-champ, c’est une autre voix qui se fait entendre, celle, impatiente, du caméraman rappelant à l’auteur-personnage (« Alors Mr Spiegelman… Nous sommes prêts à tourner ! ») qu’on l’attend pour une interview. On remarquera une fois encore le jeu sur l’homonymie du mot « shoot » (« We’re ready to shoot », lit-on dans la version originale) en anglais, qui, dans le langage cinématographique signifie « tourner » mais veut aussi dire « tirer », renvoyant ainsi à la violence sanguinaire de la Shoah. La planche suivante montrera un caméraman accompagné de journalistes qui n’hésiteront pas à gravir les corps pour se rapprocher de l’auteur… Si faire connaître son histoire, celle de ses parents déportés, est essentiel dans la transmission de la mémoire, Spiegelman dénonce aussi une médiatisation spectaculaire qui frise l’indécence.

Conclusion

La quête d’identité est un enjeu majeur de Maus au travers des deux tomes – cette planche en donne un exemple éclatant. En se mettant en scène non plus au travers du personnage d’Artie mais en auteur au travail, Spiegelman fait de cette planche un des symboles les plus édifiants des problèmes qui se posent aux héritiers des survivants de la Shoah. Comme dans Mon père couleur de nuit où les enfants tentent naïvement de vivre la souffrance de leur père, le port du masque de souris apparaît comme une tentative de ressembler aux parents qui ont subi l’horreur des camps et exprime pleinement la volonté de ressentir pour mieux transmettre. Spiegelman traduit ici le désespoir lié à l’absence des figures parentales (un père disparu et une mère suicidée sans laisser de trace, « sans laisser de lettre ! ») qui forgent ordinairement l’identité de l’enfant. L’identité problématique est également figurée par les souvenirs et les pensées qui s’expriment sans logique chronologique. L’auteur-personnage n’est alors ni un rescapé d’Auschwitz, ni un survivant du camp, il n’est pas seulement un futur père, un orphelin ou un auteur de bande-dessinée, il est tout cela à la fois. 

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Mise en Scéne 1
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Mise en Scène 2
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