Au nom de la liberté

Étonnants classiques

Nom auteur: 

COLLECTIF

Titre 2: 

Au nom de la liberté

Nouveaux programmes
EAN: 
9782081219694
Prix: 
3,50 €
Nombre de pages: 
96 pages
Description: 

Au coeur des années noires de la Seconde Guerre mondiale et de l'Occupation, des voix - souvent clandestines - s'élevèrent pour proclamer leur foi en la liberté. Célèbres ou anonymes, des poètes ont prêté leur plume à la Résistance, se faisant les porte-parole des opprimés et des persécutés, et risquant leur vie à travers cet engagement.

Le dossier propose une réflexion sur la littérature engagée à partir de textes de Missak Manouchian, Louis Aragon, Jorge Semprun et Benjamin Péret. Il fournit une analyse détaillée des outils stylistiques de la «poésie de contrebande».

Pdf de toute l'etude: 

■ Georges de la Tour, Job raillé par sa femme, v. 1650, cahier photos de l’édition, p. 1.

En 1934, René Char eut l’occasion de visiter l’exposition « Les peintres de la réalité en France au xviie siècle » au musée de l’Orangerie, qui révéla l’œuvre de Georges de la Tour, encore méconnue du grand public. Il déclara lors d’une interview en 1968 : « Georges de la Tour est souvent mon intercesseur auprès du mystère poétique épars sous les hautes herbes humaines » (René Char, Dans l’atelier du poète, Gallimard, coll. « Quarto », 1992, p. 221).

Le tableau choisi, œuvre patrimoniale, permet d’aborder avec les élèves la notion d’implicite en décodant la valeur symbolique qu’elle pouvait représenter pour les maquisards de Céreste (interprétation du duo : la femme à la fois Marianne, vigie, figure rendue quasi mariale par le fragment 178 des « Feuillets d’Hypnos » de René Char – « Mais la robe gonflée de la femme emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore » –, le prisonnier à la fois Job et peuple asservi, plongé dans les ténèbres de l’Occupation). On peut ainsi mettre en lumière la valeur symbolique du clair-obscur, réinterprété par le contexte historique.

Ressortissant au genre littéraire du commentaire de tableau, le fragment 178 des « Feuillets d’Hypnos » peut servir de support aux élèves pour imaginer la composition et l’atmosphère du tableau à la lecture du poème, ou rédiger un texte poétique à partir de la contemplation du chef-d’œuvre de La Tour.

■ Joseph Steib, Le Conquérant, 1942, cahier photos de l’édition, p. 4.

Les pages précédentes du cahier photos de l’édition consacrées aux symboles de la Résistance permettent de mettre en perspective le jeu de citations ironiques auquel se livre Steib dans cette peinture satirique inspirée d’Arcimboldo. Peignant ses œuvres subversives clandestinement dans sa cuisine, Steib attendit ardemment la Libération et exposa ses peintures en septembre 1945 dans la salle des fêtes de Brunstatt (banlieue de Mulhouse), sous le titre « Le salon des Rêves ».

Le Conquérant (1942) est un portrait grotesque du Führer, monstre grimaçant et vociférant, au visage composite. Hitler devient ainsi la Bête immonde dont tous les traits sont animalisés (sourcils et yeux en chauve-souris, bouche en gueule de fauve hérissée de dents, menton en cochon, etc.) et les attributs diabolisés (ailes de l’ange déchu Lucifer, brassard portant la croix gammée formée par deux serpents venimeux sifflant des slogans nazis, la mouche, symbole du mal et du péché dans la doctrine chrétienne et signe de corruption dans les vanités du xviie siècle). La charge du caricaturiste s’en prend également à la blessure secrète du dictateur : son échec au concours d’entrée à l’école des Beaux-Arts de Vienne, en 1908, (anecdote évoquée dans Mein Kampf) fit de lui un artiste frustré. C’est dans cette intention que Steib affuble le conquérant des attributs du peintre raté : la palette du barbouilleur, les pinceaux portés en cravate, le tube de peinture en guise de langue (pâteuse), etc.

Tout est sous le signe de l’inversion pour un portrait-charge accusateur porté par le dégoût du nazisme et la répulsion pour ses œuvres de destruction.

■ « Quel est le plus gros des cochons ? » ou « Le cinquième cochon », dessin anonyme, cahier photos de l’édition, p. 5.

La satire et la caricature peuvent trouver leur contrepoint ironique mais aussi amusant par ce jeu de pliage qui fit fureur (« Führer ») auprès des Anglais mais aussi des Français : blague potache mais efficace…

On pourra mettre en relation ce jeu de métamorphoses avec la lecture codée des poèmes anonymes du recueil dont la lecture verticale révèle un sens caché et subversif.

■ Photographie de déportés : au centre, le poète Robert Desnos au camp de Terezin en mai 1945, cahier photos de l’édition, p. 6.

Agent du réseau de résistance Agir, Robert Desnos est arrêté à Paris en février 1944 et déporté au camp de Buchenwald puis de Flossenbürg où il est affecté à un kommando extérieur : l’atelier de fuselages de Messerschmidt à Flöha. En 1945, il est transféré au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où il meurt du typhus le 8 juin, un mois après la libération du camp par les Soviétiques. C’est précisément lors de cette libération en mai 1945 qu’a été prise la photographie du cahier. Il a fallu vingt ans pour identifier le poète français. Au début des années 1960, Mme Hélène Neuvecelle rapporte de Terezin plusieurs photographies, dont celle que nous reproduisons, où elle a reconnu son fils Edmond, décédé dans ce camp peu après la prise du cliché. Roger Frey, compagnon d’Edmond Neuvecelle à Johanngeorgenstadt, fait circuler la photographie auprès de déportés survivants pour qu’ils puissent reconnaître leurs anciens camarades. Desnos sera l’un des premiers à être identifiés.

■ L’Affiche rouge, cahier photos de l’édition, p. 7.

Le tableau qui suit offre un exemple de présentation pour l’épreuve orale d’Histoire des arts au brevet.

I. Introduction

J’identifie, je nomme

1. Situer l’œuvre dans son contexte historique

La France est en guerre. L’Occupant est aux abois (avancée de l’Armée rouge depuis la défaite allemande de Stalingrad en février 1943 ; possibilité d’un débarquement allié sur le front de l’Ouest).

Actions de la Résistance de plus en plus organisées mais actions de la répression de plus en plus efficaces également, menées par la Gestapo, La Milice ou encore les Brigades spéciales. Ces dernières ont, par exemple, traqué le groupe Manouchian.

2. Identifier le genre et la nature du document

L’affiche de propagande

L’affiche politique contribue à diffuser des informations (ici, l’exécution des terroristes) mais aussi à mettre en scène le message du camp dominant (les terroristes sont des étrangers juifs et communistes et non de « bons français ») par des moyens efficaces. L’affiche doit frapper le regard (d’où le choix des couleurs, des contrastes, d’une construction immédiatement lisible) et, par l’hyperbole (exagérer la dangerosité de l’ennemi) ou l’ironie (le slogan de l’affiche), dénoncer (ici, l’ennemi est le groupe Manouchian).

3. Présenter l’œuvre (titre, auteur, date, lieu de conservation, caractéristiques – nature, genre, support, technique, dimensions, etc.)

Le 21 février 1944, une grande affiche rouge placardée sur les murs de Paris, alors occupée par les Allemands, annonçait l’exécution des « terroristes » du groupe Manouchian (lieu de l’exécution : le Mont Valérien). Affiche rouge pour les communistes, jaune pour les autres résistants (cf. le titre du poème d’Aragon, « La Rose et le Réséda »).

II. Analyse

1. Décrire (« inventaire » des éléments constitutifs de l’œuvre, identification des couleurs, lignes, mouvements et jeux de regards)

Ce document propose le point de vue orienté de l’Occupant nazi.

« Des Libérateurs ? », à la fois interrogation rhétorique et antiphrase, montre l’ironie de l’Occupant.

Cette affiche sur fond rouge-sang est composée de dix médaillons en noir et blanc représentant les « terroristes » du groupe de Michel Manouchian, figure mise en valeur par une disposition en pyramide inversée. Les cercles des photographies font penser aux trous de la mitraille.

Il y a 10 photographies mais 23 combattants dans le groupe. Chaque médaillon cerclé de noir (photographie anthropométrique) et accompagné de commentaires (nom étranger, identité – juif – et nationalité – polonaise –, délit supposé), donne à voir « l'armée du crime ». La disposition de ces médaillons et la flèche noire qui surplombe le portrait du « chef de bande » guident le regard vers six autres photographies représentant des exactions censées avoir été commises par les terroristes : attentats, déraillements de trains, exécutions. Les photographies fonctionnent comme des preuves.

Lecture : de la cause (les terroristes) aux conséquences (le chaos).

2. Interpréter, donner du sens  (fonction, visée, but de l’affiche de propagande)

La propagande nazie souhaite incriminer les étrangers ralliés à la Résistance en leur imputant les exactions commises sur le sol français (c’est le rôle des photographies, dont une seule est reproduite horizontalement : le butin des enquêteurs traquant les résistants, soulignant l’efficacité de la répression). Tout est mis en œuvre pour déshumaniser, dévaloriser, enlaidir ces « terroristes ».

Selon cette affiche, les véritables ennemis de la France ne seraient pas les Allemands mais ces étrangers aux allures de malfrats juifs et communistes.

L’affiche est conçue comme une démonstration.

3. Conclure

Jouant sur les ressorts de la peur, de la xénophobie (peur de l’étranger) et de l’antisémitisme, les propagandistes laissent supposer que les « vrais Français » ne sont pas engagés dans la résistance et que l’Allemagne nazie est la seule véritable armée de libération de la France (touche ironique de l’exclamation : « la Libération ! par l’armée du crime », censée discréditer l’action menée par le groupe Manouchian).

Par une salutaire ironie du destin, ce message de haine de la propagande nazie se retourna contre l’Occupant puisque ces prétendus « terroristes » du groupe Manouchian devinrent des martyrs morts pour la France (des fleurs ont été déposées au pied des murs où l’affiche était placardée).

4. Exprimer son avis

Impressions personnelles de l’élève.

III. Lien avec d’autres œuvres

Effectuer des rapprochements  avec des œuvres d’art qui ont pu prendre appui sur la postérité symbolique de l’Affiche rouge (d’autres œuvres évoquant la même thématique, d’autres œuvres du même genre, tirées de sa culture personnelle ou issues d’une recherche documentaire)

On peut mettre cette affiche en relation avec :

– le poème d’Aragon (« Strophes pour se souvenir », p. 72-74) et la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée (p. 70-72) ;

– le film de Guédiguian, L’Armée du crime (2009) ;

– des ouvrages sur le groupe Manouchian (par exemple, Le Tombeau de Tommy d’Alain Blottière, Gallimard, coll. « Folio », 2009) ;

– Missak de Didier Daeninckx (éditions Pocket, 2010) ;

– d’autres affiches de propagande (manuel d’histoire) ou des affiches de la Libération (par exemple, La Marianne aux stigmates de Paul Colin reproduite dans le cahier photos de l’édition, p. 8).

■ Paul Colin, La Marianne aux stigmates, 1944, cahier photos de l’édition, p. 8.

1. Informations générales

Auteur : Paul Colin (1892-1985), né à Nancy, fut à la fois peintre, décorateur et affichiste de renom. Révélé en 1925 par son affiche pour la Revue Nègre qui contribua à lancer la carrière de l’artiste de music-hall Joséphine Baker, il travailla pendant près de quarante ans pour le spectacle, créant non seulement des affiches mais aussi de nombreux décors et costumes. Influencé à ses débuts par le style Art déco, il développa rapidement un style très personnel : la justesse synthétique de ses portraits et la force d’évocation de ses affiches pour les grandes causes nationales (libération de Paris en 1944) firent de lui un maître de la communication visuelle dont l’œuvre demeure très actuelle.

Titre de l’œuvre : La Marianne aux stigmates. Elle est inventoriée sous ce titre révélateur au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.

Année : 17 août 1944. L’affiche comporte cette date mais elle a pu être dessinée en prévision de la Libération par Colin. Possible œuvre de commande.

Lieu d’exposition / de conservation : Bibliothèque nationale de France. Maquette au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.

Courant artistique : affiche politique.

 

2. Analyse

La description

Le motif

Une figure féminine : la Marianne, symbole de la République, et, par extension, allégorie de la France. Stigmatisée, la figure allégorique se remet debout (la France qui se libère) ; elle est en ruines (bombardements) mais digne (figure altière).

Le bonnet phrygien : référence à la France de la Révolution (symbole de l’esclave libéré dans l’Antiquité, de la révolte, de la rébellion, de la Résistance conduisant à la Libération).

La hauteur de cette statue dont on ne voit pas la base invite à une hauteur de vue (la vision d’un futur lumineux et qui aveugle) : elle voit loin. Sa main posée sur le front peut aussi être un geste de protection et suggère également la fatigue, la souffrance (de qui a été longtemps plongé dans l’obscurité – les Années noires – au point de ne pouvoir supporter la lumière).

L’autre geste est un appel qui exhorte : celle qui est figure de proue, vigie, indique que la Libération est proche et qu’il est temps de se lever.

Christianisation discrète de l’allégorie qui évoque le corps supplicié de la Nation et aussi le sacrifice des martyrs de la guerre (résistants torturés mais aussi toutes les victimes innocentes de la guerre, comme les otages-habitants d’Oradour en juin 1944).

Couleurs

Le drapeau français est sobrement évoqué tandis que la République avait été abolie en 1940 et que la francisque devenait un nouveau symbole.

Palette douce pour éviter le pathos. Évocation euphémisée de la souffrance passée.

L’ombre pour le passé, la lumière pour le futur.

Formes et lignes

Allusion à la statue victorieuse mais sans dimension guerrière. Visage grec de cette Marianne aux allures de Pallas Athéna (statue protectrice).

Le fût de cette colonne est certes fragile (détails à peine esquissés des haillons qui évoquent des ruines) mais il reste inébranlable.

Allusion peut-être au poteau d’exécution (cf. Maurice Agulhon).

 

Le sens

L’affiche de Colin est intéressante car elle échappe aux stéréotypes de l’époque. Elle ne ressortit pas aux Mariannes combattantes souvent évoquées mais propose une esthétisation dépouillée et forte de la France qui a souffert, « outragée, brisée, martyrisée mais libérée » (allusion au discours de De Gaulle du 25 août 1944, « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré »).

Bombardements, souffrances physiques et morales sont suggérés par un jeu de métaphores et de synecdoques. La palette estompée choisie par l’affichiste traduit la volonté de tenir cette représentation d’une France enfin relevée et qui voit son destin loin du bruit et de la fureur. En cela, elle dépasse aussi le strict cadre du contexte historique dont elle est la noble émanation (gommage d’un réalisme qui serait trop explicite). Elle représente en effet plus largement l’Humanité souffrante qui se relève après l’épreuve.

 

L’œuvre mise en perspective

– Statues monumentales d’Athéna qu’évoque le canon de la statuaire grecque choisi par Colin (Athéna Nikè-Pallas Athéna) ou celui des icônes cycladiques.

– La Liberté guidant le peuple de Delacroix (tableau patrimonial devenu icône de la République triomphante).

– Les affiches de la Libération (dont celle de Phili en 1944).

– Les représentations de Marianne.

– Les dépositions de croix / corps stigmatisés dans la peinture religieuse des martyrs.

– Les allégories de la France dans les Monuments aux morts de la Première Guerre mondiale (cf. Piétà).

– La statue de la Liberté de Bartholdi.

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